Retour en piste – à partir de là

En rétrospective…

Avec le recul, tout semble évident.
Connais-tu ce regard posé en arrière, ce sentiment trompeur que « tout était écrit » ? Cette illusion qui apparaît à la fin d’une étape cruciale, quand l’histoire semble soudain cohérente, presque élégante.

Cette fois, j’ai eu le temps — et j’ai pris le temps — de déconstruire ce phénomène. L’objet de mon observation : mon retour dans le monde professionnel après une année et demie de vadrouille.

J’avais souvent entendu cette phrase, dite sur un ton léger mais chargé de sous-entendus :
« Après une coupure pareille… tu verras, ça ne va pas être évident. »

Je l’avais entendue, oui. Sans inquiétude particulière. Sans réel intérêt non plus. Pour moi, tout semblait aller de soi.
La famille allait bien. Nous savions où dormir, nous avions de quoi manger. Les besoins et les intérêts de chacun·e étaient multiples, vivants, et me paraissaient sains. Les fondations me semblaient solides, équilibrées.

La crise de la quarantaine ? Les troubles physiques ? La grande remise en question du milieu de vie ?
Je me sentais à distance de tout cela. Et puis je ne me sentais pas pressé de reprendre un rythme intense. Aucune raison apparente, donc, pour basculer.

La vie, pourtant, ne calcule pas.
Elle ne semble pas chercher la stabilité ni le confort. J’ai l’impression qu’elle poursuit autre chose.

« Bullauge », Atlantique, Royal Clipper // barefoot galerie

Après quelques mois d’allers-retours intérieurs, de tâtonnements dans des thématiques variées, l’état posé et nourri par le voyage laisse place à une nervosité diffuse. Peu à peu, celle-ci se transforme en une sensation de perte de contrôle — et plus profondément encore, de perte de pouvoir.
Le pouvoir d’agir.

Je me retrouve alors dans une impasse sombre, plus sombre que tout ce que j’avais connu jusque-là.
Incapable de me motiver. Incapable même de me rappeler ce que signifie « avancer ».

Ma seule constante — heureusement — reste ma famille.
Je passe une grande partie de mes journées à pleurer. Pleurer de désespoir. Pleurer de culpabilité. Pleurer parce que le sens de la vie… semble s’être retiré.


La transition…

J’ai une chance immense. Le monde autour de moi est prêt à m’aider à me relever.
Je ressens la possibilité — nouvelle, déroutante — de me laisser tomber, comme une pierre jetée depuis un pont. Une sensation étrange, obscure, et pourtant porteuse.

Le premier rayon de lumière arrive de manière inattendue.
Mon fils me prend dans ses bras et me dit, avec une simplicité désarmante :
« Papa, personnellement, je vis assez bien ta tristesse… parce que tu ne me rales plus dessus. »

« Fishing », Sydney, Australie // barefoot galerie

Je reçois cette phrase. Je l’accueille.
Je ne m’aime pas encore. Mais j’aime ce qu’il me dit.

C’est à ce moment-là que je fais un premier pas conscient. J’appelle notre médecin de famille, qui connaît ma femme et moi depuis longtemps. Je pars faire une sortie en bateau avec un ami dont je sais que le vécu — professionnel et personnel — lui permet d’entrer avec bienveillance dans mon mystère. Je décide aussi d’entamer des séances de Daseinsanalyse avec un philosophe que je ressens comme une âme sœur depuis mon arrivée à Lausanne en 2008.

Lors de notre première rencontre, il me dit simplement :
« Je vois que tes ressorts fonctionnent encore. Tu prends des initiatives. Et c’est essentiel. »

À partir de là commence un autre voyage.
Très différent du premier. Celui-ci est rapide, presque fulgurant. J’ai du mal à y croire.

Une semaine plus tard, je ressens les premières poussées d’énergie. Je suis frappé par la proximité entre les états d’âme — comme s’ils étaient voisins de palier. Dix jours plus tard, je me surprends à penser des jurons en pédalant dans un trafic dense. Et là, je comprends : je vis un moment charnière.

Retour à la vie « énergétique », avec ses excès et ses dégâts ?
Ou bien autre chose : une nouvelle posture, un nouveau mode, un équilibre moins fragile ?

Le philosophe m’apporte une image qui s’ancre profondément en moi :
Le héros ne s’intéresse qu’au résultat. Il doit réussir. Gagner. Sans succès final, rien n’a de sens.
Le “bon joueur”, lui, s’intéresse au jeu. Il dépend moins du résultat. Il prend plaisir à jouer, respecte les règles, et développe des solutions qui servent le jeu et les personnes qui y participent. Il vit la co-création. Et en cas d’échec, son ressort est d’inventer — ou de retrouver — un nouveau jeu.
Dans un arc philosophique très large, il accepte la mort, mais ne la recherche pas.

Agustin Casalia, Philosophe, www.agustincasaliaphilosophie.com

Un prof en pleine conscience, à la haute école spécialisée de Berne, ajoute une autre pièce au puzzle :
Une personne confiante dans ses capacités sait interrompre un travail et le reprendre plus tard. Elle ne craint pas de perdre une idée brillante ou un état de flow. Elle reconnaît son besoin de pauses et accueil avec curiosité et tranquillité l’imprévisibilité qui pourra éventuellement modifier la trajectoire du travail en cours.

Alexander Hunziker, Professeur pour psychologie positive et pleine conscience, HES Bern

Puis un constructeur de chalets en rondins m’invite à travailler à ses côtés. Il ne me connaît pas. Et pourtant, il me confie un espace de liberté rare. Il observe, sans intervenir. Il ne juge pas. Il me laisse faire. Il me permet de m’approprier mes actes comme s’il s’agissait de mon propre projet. Je réalise alors que je n’ai presque jamais délégué de cette manière. Ni à mes enfants, ni aux personnes avec qui j’ai travaillé auparavant. Des mois plus tard, quand je lui partage ce que j’ai ressenti durant ces premières heures à ses côtés, il est profondément touché.

Reto Gilli, Entrepreneur, www.projacks.ch

Peu à peu, les pièces éparses de ces dernières années commencent à s’assembler. Une image imparfaite, mais cohérente, émerge.

La clé, pour moi, se révèle simple et exigeante à la fois :
prendre le temps de regarder vraiment,
prendre le temps d’écouter vraiment,
prendre le temps de sentir ce qui se passe chez l’autre et en moi.

Prendre le temps de laisser se déposer les turbulences d’une journée.
Prendre le temps de comprendre.
Prendre le temps pour l’essentiel : le moment présent.

Je sens que pouvoir vivre cette approche requiert une appropriation progressive, ancrée dans l’expérience et la pratique, bien au-delà d’une simple réflexion. Personnellement, je le vis comme un cheminement exigeant, impliquant une transformation des pratiques et des repères habituels.


En perspective…

Aujourd’hui, je reçois cette expérience d’avoir touché le fond comme un cadeau.
Même si j’en avais la possibilité, je ne retirerais pas une seule seconde de souffrance. Non par goût de la douleur, mais pour la clarté et la gratitude qui en ont émergé.

Je sens que j’avais besoin de traverser ce désert intérieur pour pouvoir m’ouvrir pleinement à la diversité et à la beauté de ce qui est possible dans notre vie.

Non dans l’obligation de réussir.
Non dans le besoin d’être un modèle.
Non pour compenser des existences gouvernées par la peur, la honte ou la culpabilité.

Mais avec l’élan d’expérimenter.
Avec la joie d’explorer.
Avec la liberté de créer.
Et avec une curiosité vivante pour ce qui demande encore à naître.

« Pavones », Costa Rica // barefoot galerie